L’histoire retiendra une évidence : Bassirou Diomaye Faye n’est pas arrivé au pouvoir seul. Des milliers de Sénégalais se sont mobilisés, parfois au prix de la prison, de licenciements, d’agressions, de poursuites judiciaires ou de leur tranquillité, pour défendre un projet politique incarné par Ousmane Sonko. Sans cette mobilisation populaire, son accession à la magistrature suprême aurait été impensable.
Pourtant, aujourd’hui, le discours a changé. Ceux qui ont porté cette alternance sont progressivement relégués au second plan, parfois même publiquement dénigrés. Aux yeux de nombreux militants, cette évolution ressemble à une rupture morale et politique avec l’histoire récente du Sénégal.
Le lancement du nouveau parti illustre cette rupture.
D’abord, la confusion autour de son nom. Entre « Kirlaye » et « Kiiraye », les hésitations ont alimenté les interrogations. Pour un projet présenté comme fondateur d’une nouvelle étape politique, une telle imprécision donne le sentiment d’une initiative préparée dans la précipitation.
Ensuite, le choix des symboles. Le parapluie, censé représenter la protection, interroge. Le Sénégal n’est pas un pays en guerre. Les préoccupations des citoyens sont connues : emploi, industrialisation, souveraineté économique, pouvoir d’achat, santé et éducation. Or, le discours de lancement a davantage insisté sur la notion de protection que sur une vision concrète du développement économique. Plus surprenant encore, le slogan reprend largement des références déjà popularisées par PASTEF, sans apporter de véritable rupture idéologique.
Le logo soulève également une question de fond. Pourquoi une seule main ? Une nation de plus de 18 millions d’habitants ne se protège pas par la volonté d’un seul homme. Elle se construit grâce à l’engagement collectif des citoyens et à la solidité de ses institutions. Plusieurs mains auraient naturellement symbolisé cette responsabilité partagée.
Mais ce choix graphique semble finalement cohérent avec le discours prononcé. Tout, ou presque, ramène à une même figure : Bassirou Diomaye Faye. Son parcours, son histoire, son village… En revanche, le rôle déterminant des partis alliés, des mouvements citoyens et des milliers de militants ayant rendu cette victoire possible apparaît largement effacé.
Cette personnalisation du récit politique marque une rupture avec la philosophie qui avait porté l’alternance de 2024 : celle d’un combat collectif où aucun homme n’était censé être plus important que le projet.
Le plus frappant reste l’absence d’une vision économique clairement assumée. Un parti politique n’est pas une simple identité visuelle ; il doit proposer une lecture du pays et un projet pour son avenir. Or, le lancement a davantage mis en scène une conception du pouvoir qu’un programme de transformation économique et sociale.
En définitive, ce nouveau parti donne le sentiment d’être né dans l’urgence. Son identité reste floue, ses symboles suscitent le débat et son discours privilégie la figure présidentielle au détriment du projet collectif. Plus qu’un parti de développement, il apparaît, à ce stade, comme l’expression d’une volonté de construire un pouvoir centré sur un homme.
C’est peut-être là le véritable paradoxe : ceux qui promettaient de rompre avec la personnalisation du pouvoir semblent aujourd’hui en reproduire les mécanismes. L’histoire dira si cette stratégie permettra de convaincre les Sénégalais ou si elle marquera le début d’une fracture durable avec ceux qui ont rendu l’alternance possible.
Dr. Mamadou CISSE
Analyste politique

