📌Le lendemain du lancement du nouveau parti présidentiel, à l’occasion de la visite du Chef de l’État à Touba en prélude au Grand Magal, le porte-parole du Khalife général des Mourides a lancé un message qui m’a profondément interpellé. Il a appelé à éviter le “fëtël” et à privilégier la “nguurma”. Je dois reconnaître qu’il m’a fallu faire des recherches pour comprendre toute la richesse de ce dernier mot.
Cette recherche m’a immédiatement rappelé un texte que j’avais lu il y a plusieurs années : “Note sur la suppression générale des partis politiques” de Simone Weil
Simone Weil soutenait que les partis politiques finissent souvent par rechercher leur propre intérêt plutôt que la vérité et le bien commun. Plus encore, elle estimait que l’adhésion à un parti pouvait progressivement réduire la liberté de jugement de ses membres. Le militant finit parfois par se demander moins ce qui est juste que ce que pense son parti. Je ne partage toutefois pas sa conclusion selon laquelle les partis devraient être supprimés.
Une démocratie ne fonctionne pas sans organisation. Les idées, aussi pertinentes soient-elles, ne transforment pas une société par elles-mêmes. Elles ont besoin d’être portées, structurées et défendues. C’est ce que j’exprimais il y a déjà quelque temps en disant que “la souveraineté ne se décrète pas, elle se construit”, Cette idée a ensuite été reprise sous différentes formulations par notre leadership: “la souveraineté ne se décrète pas, elle s’organise”, puis “la souveraineté ne se décrète pas, elle se construit méthodiquement”.
Au-delà des formulations, je me réjouis qu’un consensus semble aujourd’hui émerger sur une idée essentielle : la souveraineté n’est ni un slogan, ni un décret. C’est une œuvre de longue haleine qui exige une vision, une organisation, de la méthode et de la persévérance. Ces idées n’appartiennent désormais ni à une personne ni à un parti. Elles appartiennent au patrimoine intellectuel de notre pays et chacun peut les enrichir.
Les partis politiques sont donc des instruments indispensables de la conquête démocratique du pouvoir. Mais une fois le pouvoir conquis, leur rôle change.
Un Président de la République est élu pour gouverner selon ses convictions et mettre en œuvre le projet sur lequel il a reçu la confiance des citoyens. Ce n’est effectivement pas du “fëtël”. La démocratie perdrait son sens si les élections ne servaient pas à appliquer un programme. Le “fëtël”commence lorsque les convictions cèdent la place au favoritisme, lorsque les intérêts du parti prennent le pas sur ceux de la Nation, lorsque les citoyens sont traités différemment selon leur proximité politique.
C’est pourquoi le message transmis à Touba me paraît d’une grande profondeur. Il n’appelle pas à renoncer aux partis politiques. Il rappelle que l’exercice du pouvoir exige davantage que la victoire électorale. Il invite à faire prévaloir la “nguurma”.
La “nguurma”, c’est la noblesse dans l’exercice du pouvoir. C’est la capacité à gouverner avec hauteur d’État, impartialité et sens de l’intérêt général, sans renoncer pour autant aux convictions qui ont conduit à la victoire démocratique.
Le paysage politique est désormais structuré autour de deux grands pôles issus d’une même victoire électorale. La tentation partisane devient alors naturellement plus forte.
C’est précisément là que l’avertissement de Simone Weil conserve toute son actualité. La liberté de jugement est une exigence démocratique. Elle est indispensable à ceux qui gouvernent comme à ceux qui éclairent le débat public.
La démocratie n’a pas besoin de moins de convictions. Elle n’a pas besoin de moins de partis. Elle a besoin de partis capables d’organiser les convictions sans céder au “fëtël”, en faisant toujours prévaloir la “nguurma”.
Si un consensus se dessine sur les orientations, le débat portera plus sur la personne appelée à l’incarner : sa crédibilité, son caractère, son histoire, sa relation de confiance avec le peuple, son charisme.
Rahmane Sarr

