La FIFA convie, les États trient : ce que le Mondial 2026 révèle des hiérarchies de la mobilité internationale
Pendant le temps du match, le football efface les frontières. Les drapeaux se côtoient, les émotions traversent les continents, les exploits deviennent patrimoine commun. Aucun événement ne rassemble autant de peuples, de nations et d’imaginaires. Tous les quatre ans, le monde suspend ses divisions pour se reconnaître dans un langage universel fait d’émotions partagées. La Coupe du monde incarne l’ambition universaliste de notre époque, l’une des rares expériences capables de donner corps à l’idée d’une communauté humaine mondiale. Mais cette universalité se déploie dans un monde qui, lui, n’a jamais cessé d’être organisé par des frontières, des souverainetés et des régimes différenciés de circulation. C’est précisément dans la rencontre entre ces deux réalités que se loge l’une des contradictions les plus révélatrices du Mondial 2026.
Organisée par les États-Unis, le Canada et le Mexique, l’édition 2026 pousse la promesse d’universalité à son paroxysme. Pourtant, avant même le coup d’envoi, les difficultés rencontrées par l’arbitre somalien Omar AbdulkadirArtan, les obstacles auxquels se sont heurtés de nombreux supporters africains et les images de la délégation sénégalaise faisant l’objet de contrôles de sécurité sur un tarmac américain sont venues rappeler une réalité plus dérangeante. Pourquoi ces scènes marquent-elles autant les esprits ? Parce qu’elles touchent à quelque chose d’essentiel. Le football mondialise les émotions, mais il ne mondialise pas la liberté de circulation. Ces épisodes ne relèvent pas de simples controverses administratives. Ils révèlent la coexistence de deux mondes qui se superposent sans jamais totalement se confondre. Le premier est symbolique : celui du jeu, des passions partagées et d’une appartenance commune à un même spectacle mondial. Là, chacun est invité. Le second est administratif : celui des passeports, des visas et des contrôles. Là, chacun n’est pas accueilli de la même manière.
La Coupe du monde 2026 met ainsi en lumière le paradoxe de l’ « universel administré ». Derrière les passeports, les visas et les dispositifs de contrôle se dessine une architecture internationale de la mobilité qui distribue différemment la confiance, la crédibilité et la liberté de mouvement. La Coupe du monde 2026 n’a pas créé cette réalité. Elle offre simplement une occasion privilégiée de l’observer. Elle révèle que, dans l’ordre international contemporain, tous les individus participent au même monde, mais ne disposent pas du même droit d’y circuler. La FIFA convie le monde ; les États continuent de choisir les invités. Derrière cette formule se dessine une interrogation qui dépasse largement le football : celle des hiérarchies de mobilité qui continuent de structurer la mondialisation contemporaine.
I. Passeports, visas et distribution mondiale de la confiance
Pour comprendre ce que révèle réellement cette Coupe du monde, il convient de dépasser les incidents particuliers pour s’intéresser aux mécanismes qui les rendent possibles. Les contrôles, les visas, les autorisations de voyage ou les refus d’entrée participent d’une architecture mondiale de la circulation qui révèle, souvent mieux que les discours diplomatiques, les hiérarchies discrètes qui continuent de structurer l’ordre international contemporain.
Le passeport en constitue l’un des principaux révélateurs. Juridiquement, il atteste une identité et une nationalité. Politiquement, il renseigne sur la place qu’occupe un État dans le système international. Tous les passeports établissent un lien entre un citoyen et un État souverain ; tous ne produisent cependant pas les mêmes effets. Alors que certains permettent d’accéder à plus de 190 destinations sans formalités, de nombreux citoyens du Sud global demeurent confrontés à des demandes de visa et à des procédures longues. Cette différence traduit une répartition inégale de la confiance internationale entre les États et, par extension, entre leurs citoyens. Le passeport apparaît ainsi comme un document de réputation autant que d’identité. Avant même qu’un voyageur ne franchisse une frontière, sa nationalité produit déjà des attentes, des présomptions et parfois des soupçons. Nous affirmons volontiers que les États sont égaux en droit, mais l’expérience quotidienne de la mobilité internationale rappelle que cette égalité juridique ne produit pas partout les mêmes effets pratiques. Le passeport fonctionne alors comme une forme de « capital géopolitique » : il traduit en possibilités concrètes de mouvement la place qu’occupe un État dans les réseaux de puissance et de confiance. Cette réalité se manifeste à travers le privilège du « bon passeport », c’est-à-dire un coefficient élevé de crédibilité internationale qui permet à son détenteur de voyager avec une présomption favorable quant à ses intentions ou sa solvabilité. À l’inverse, certains passeports imposent des exigences supplémentaires de vérification. Le voyageur hérite ainsi d’une partie de la réputation internationale de son pays. Le « bon passeport » n’est donc pas seulement un privilège de mobilité ; il constitue également le bénéfice d’une confiance anticipée.
Cette logique apparaît avec encore plus de netteté à travers le visa. Présenté comme un instrument ordinaire de souveraineté, celui-ci transforme les différences de confiance entre les États en différences de mobilité entre les individus. Le visa ne décide pas seulement qui peut entrer ; il détermine aussi qui doit convaincre. Certains voyageurs bénéficient d’une présomption favorable. D’autres doivent démontrer leur solvabilité, leurs intentions ou leur volonté de retour avant même d’avoir entrepris leur voyage. Cette différenciation apparaît clairement dans les dispositifs contemporains de préautorisation. L’ESTA américain ou l’AVE canadien allègent le contrôle pour les nationalités considérées comme présentant un faible risque. Pour de nombreux ressortissants du Nord global, quelques informations en ligne suffisent. À l’inverse, une grande partie des citoyens du Sud global demeure soumise aux procédures consulaires classiques, avec leurs délais et leurs coûts. Les uns bénéficient d’une confiance initiale ; les autres doivent la construire. Dans cette perspective, la frontière n’apparaît plus comme une simple ligne séparant deux territoires. Elle devient un processus de sélection. Les bases de données, les procédures biométriques et les systèmes électroniques ont déplacé une partie du contrôle vers l’amont du voyage. La mondialisation n’a pas supprimé les frontières ; elle les a rendues plus diffuses, plus techniques et souvent moins visibles.
Cette évolution s’inscrit dans une histoire longue. Les systèmes contemporains de passeports et de visas se consolident après la Première Guerre mondiale, notamment avec la Conférence internationale sur les passeports de 1920. Depuis, des chocs successifs (dont les attentats de 2001 et la pandémie de Covid-19) ont régulièrement rappelé que le contrôle des mobilités demeure au cœur des préoccupations des États. Si les échanges se sont mondialisés, le droit de circuler, lui, est resté profondément inégal. La Coupe du monde 2026 permet de voir cette réalité à l’œuvre. Les difficultés de l’arbitre somalien Omar Abdulkadir Artan, comme les procédures imposées à de nombreux supporters du Sud Global, montrent que la reconnaissance accordée par une institution mondiale ne suspend pas les hiérarchies de mobilité produites par les États. D’un côté, le football produit un espace symbolique où les nations se rencontrent sur un pied d’égalité sportive. De l’autre, l’accès à cet espace demeure filtré par des États qui distribuent inégalement les possibilités de circulation. La FIFA peut accréditer un arbitre ou inviter une délégation ; elle ne délivre ni passeports ni visas. Au fond, le passeport et le visa sont des instruments de classement. Ils déterminent qui voyage avec le bénéfice de la présomption et qui voyage sous le poids de la justification. La Coupe du monde 2026 n’a pas créé cette situation. Elle l’a simplement rendue plus visible.
II. II. L’invitation ne suffit pas : les États gardent la clé
Le monde contemporain invite volontiers. Les États, eux, conservent le privilège de décider qui franchira le seuil. Cette tension entre l’ouverture proclamée et la sélection discrète n’est pas nouvelle. Les grandes institutions internationales se construisent justement sur cette promesse d’universalité, sans jamais tout à fait la tenir. La Coupe du monde en est sans doute l’expression la plus visible. Pendant quelques semaines, elle donne à voir un monde réuni autour d’un langage commun, où les nations se rencontrent sur un pied d’égalité sportive. Pourtant, cet universel demeure inscrit dans un monde d’États souverains. La FIFA peut qualifier une équipe ou accréditer un arbitre. Elle ne peut garantir à aucun d’entre eux la possibilité effective de franchir une frontière. Cette prérogative appartient toujours aux États. L’institution qui invite n’est pas celle qui ouvre la porte. C’est précisément dans cet écart que se tient ce que l’on pourrait appeler l’ « universel administré » : il est proclamé à l’échelle mondiale, mais sa réalisation demeure médiatisée par des dispositifs nationaux qui filtrent et sélectionnent.
Cette réalité dépasse le football. Une université peut inviter un chercheur, mais elle ne peut lui délivrer un visa. Partout, la même tension apparaît entre l’ouverture proclamée des institutions globales et le pouvoir de sélection conservé par les États. Tous les acteurs du football ne sont cependant pas logés à la même enseigne. Une distinction s’impose entre plusieurs régimes de mobilité. Les responsables institutionnels, partenaires commerciaux et certains médias bénéficient de procédures simplifiées. Les participants officiels – joueurs, arbitres, entraîneurs – font l’objet d’arrangements spécifiques négociés entre la FIFA et les États hôtes. Les supporters ordinaires, en revanche, demeurent largement soumis au droit commun des visas. Le véritable filtre n’est donc pas l’accès à la compétition, mais l’accès au public de la compétition. La hiérarchie des mobilités reproduit ainsi, au sein même de l’événement mondial, les écarts de crédibilité qui caractérisent l’ordre international.
La Coupe du monde 2026 organisée par les États-Unis, le Canada et le Mexique accentue cette réalité. L’ESTA américain ou l’AVE canadien facilitent la circulation des ressortissants de pays considérés comme présentant un faible risque. À l’inverse, de nombreux citoyens du Sud global doivent passer par les procédures consulaires classiques, avec leurs délais et leurs coûts. Le contrôle existe dans les deux cas, mais il ne repose pas sur les mêmes présomptions. Ce n’est pas une nouveauté : dès la Coupe du monde 2018 en Russie, le dispositif du « Fan ID » – censé permettre une entrée sans visa pour tous les supporters – avait déjà fonctionné de manière différenciée, les ressortissants africains se voyant opposer des exigences supplémentaires que les Européens ignoraient.
Cette situation invite à interroger le rôle de la FIFA elle-même. Certes, l’organisation ne contrôle pas les politiques migratoires des États. Toutefois, elle n’est pas totalement extérieure à ces enjeux. Le choix d’un pays hôte, la négociation des conditions d’accueil des délégations, des arbitres ou des supporters constituent aussi des décisions politiques. En organisant une compétition mondiale dans un espace soumis à des régimes de mobilité particulièrement sélectifs, la FIFA accepte implicitement que l’accès à son universalisme soit plus facile pour certains publics que pour d’autres. Le paradoxe est alors plus profond qu’il n’y paraît. Jamais les espaces de rencontre internationaux n’ont été aussi nombreux. Pourtant, la mobilité humaine demeure profondément encadrée. Les marchandises traversent les continents avec fluidité, les capitaux circulent instantanément, mais les personnes continuent de rencontrer des obstacles dont l’intensité varie selon leur nationalité.
La Coupe du monde 2026 met ainsi en scène un idéal d’universalité tout en exposant les mécanismes qui en limitent la réalisation. L’événement rassemble symboliquement le monde, mais l’accès à ce monde demeure filtré par des dispositifs nationaux de contrôle. Ce décalage renvoie à une caractéristique profonde de l’ordre international contemporain. Au fond, la question n’est pas seulement de savoir qui participe à la Coupe du monde. Elle est de comprendre pourquoi, dans un événement qui se veut universel, la capacité de participer demeure encore si étroitement liée à la nationalité et au passeport. L’humanité partage désormais les mêmes émotions, mais pas encore le même droit d’accéder au monde. C’est dans cet écart que se loge l’une des contradictions majeures de la mondialisation contemporaine.
Conclusion
La Coupe du monde 2026 aura eu le mérite de rendre visible une réalité que le spectacle sportif s’emploie ordinairement à masquer. Derrière l’effervescence des matchs et l’universalisme de façade, se dessine une géographie discrète mais implacable de la mobilité. Tous les regards se tournent vers le terrain, mais tous les corps n’y accèdent pas de la même manière. Le passeport et le visa ne sont pas seulement des instruments administratifs : ils constituent des mécanismes mondiaux de distribution de la confiance. Certains voyageurs bénéficient d’une présomption de légitimité ; d’autres doivent continuellement démontrer qu’ils méritent de franchir la frontière. Cette distinction, que l’ordinaire de la mondialisation préfère invisibiliser, se trouve brutalement exposée lorsqu’un arbitre somalien ou des supporters africains se heurtent à des procédures que d’autres nationalités ignorent.
La leçon dépasse le constat. D’une part, l’universel contemporain est toujours administré, filtré par des souverainetés qui n’ont rien d’universel. La FIFA ne contrôle ni passeports ni visas. D’autre part, cette situation n’est pas une fatalité : ces dispositifs ont été construits (1920, 2001, Covid-19), ils peuvent donc être transformés. Le choix des pays hôtes est un acte politique.
Jamais le monde n’a été aussi connecté. Jamais les dispositifs de sélection des mobilités n’ont été aussi sophistiqués. Le football peut suspendre les frontières pendant quatre-vingt-dix minutes ; il ne les abolit pas. Mais il peut aussi contribuer à les rendre plus visibles, et peut-être, à terme, plus discutables. Au fond, la liberté de circuler demeure l’un des meilleurs indicateurs des hiérarchies qui structurent le système international. Tant que l’accès au mouvement restera distribué de manière inégale, l’universel demeurera moins une réalité accomplie qu’une promesse encore inachevée. La Coupe du monde 2026 ne résout pas cette contradiction. Mais elle la rend visible. Et c’est déjà, pour une compétition sportive, un résultat politique non négligeable !
Dr Mamadou Akila Bodian
Laboratoire des Études Sociales (LABES)
Institut fondamental d’Afrique noire (IFAN)
Université Cheikh Anta Diop (UCAD)

